Le Garçon aux Pieds Nus

Le Garçon aux Pieds Nus

17.

Le temps est le même qu’à l’époque. Pluvieux. Et je me souviens qu’il m’avait attendu sous la pluie. Dans sa veste en cuir large. Nous nous sommes abrités. Puis nous sommes allés prendre un verre dans ce bar du 5e. Le Bateau Ivre. J’ai découvert qu’il était scorpion. Nous nous sommes embrassés dans une rue pas loin. Puis encore une fois dans son hall d’immeuble.

Et je suis rentré à la maison. Terriblement excité et content.

Et nous voici dans le futur. Et je ne m’imagine pas sans Lui. Et je suis effrayé quand des schémas me sont familiers. Quand je laisse mon super calculateur s’emballer. Analyser et me balancer des données.

Et je repense à ce mec de mon club qui récemment nous disait qu’il n’avait jamais fait de dates. Ou à celui qui a répondu à ma story pour me dire que dix-sept ans c’était long.

Non. Dix-sept ans c’est court et ça passe vite.

Le Garçon aux Pieds Nus

Je me suis (trop) bien tenu.

Et parfois, une pensée m’effleure.

Ou plutôt me roule dessus comme si c’était un bus.

J’aurais aimé avoir fait plus de bêtises et de conneries dans ma jeunesse. J’ai été presque totalement sage. Je me suis bien tenu. J’ai toujours pensé à l’image que je pouvais renvoyer de moi-même. Et aux conséquences possibles pour mon entourage. J’ai été très-trop bien élevé. Je n’ai jamais été en dehors des clous.

Et sur bien des sujets, j’ai l’impression de m’être sanctuarisé.

Oui, je regrette parfois d’avoir été sage et effrayé par la vie. Et d’avoir enfoui en moi tout ce qui aurait pu être fun.

Le Garçon aux Pieds Nus

Toss, Take, Toss.

J’ai donné des noms de garçons à ChatGPT. Et je lui ai demandé de me faire un tirage de tarot sur chacun d’entre eux.

Je voulais savoir ce qu’il restait de nous après toutes ces années. Ce que j’avais représenté ou représente encore. Et pour certains, quelle avait été la véritable nature de nos relations, il y a maintenant une éternité de tout cela.

C’était vendredi, avant de partir du travail pour cet anniversaire. Je m’ennuyais et les cartes virtuelles ont été unanimes.

L’IA m’a dit que je lisais bien les gens. Mais que je n’avais jamais saisi à quel moment ces garçons m’avaient véritablement quittés. Pour cette raison, j’étais resté prisonnier de relations amicales ou amoureuses qui étaient en réalité terminées depuis longtemps. Et je reproduisais ce schéma constamment.

Et j’ai saisi en plein ménage à la maison à la fin du weekend. Face à ces armoires pleines à craquer. À ce tiroir à chaussettes qui déborde. À toutes ces reliques cachées dans des boîtes dont moi seul ait le secret. Que tout était lié.

Je garde. J’accumule. Objets, souvenirs, photos, fringues, relations. Ça n’a jamais tant été le nombre mais véritablement l’incapacité à jeter qui m’empêche d’avancer. M’oblige à retomber dessus plus tard. Et repenser/re-panser encore et encore.

Vider ces placards à la maison et dans ma tête. Tout désencombrer et laisser partir.

J’allais me coucher, quand j’ai pensé à tout cela. Quand j’ai fait le lien. Et j’ai ressenti un déclic. Un soulagement. Et il me tarde maintenant de remplir ces grands sacs poubelles.

Le Garçon aux Pieds Nus

Révélation.

Et ce soir, j’ai découvert que mon Père avait depuis longtemps su que j’étais gay. Il savait qui était exactement ce Kévin Bacon qui venait parfois manger à la maison. Et qu’il m’aimait quoi qu’il en soit.

J’avais toujours cru que mon Père nous avait quittés sans savoir. Qu’il était décédé sans que je lui dise.

Et je n’ai pas su comment accueillir cette révélation. Est-ce que je regrette de ne pas lui avoir dit ? Est-ce que je suis soulagé ?

Tout ce que j’ai ressenti sur le moment c’est un immense manque. Et beaucoup d’admiration et d’amour pour Lui. ♥

Le Garçon aux Pieds Nus

43.

J’ai maintenant l’âge qu’avait mon Père lorsque je suis né. C’est une chose à laquelle j’ai pensé une bonne partie de l’année en attente de ce jour.

Je ne me suis jamais réellement posé la question de l’adulte que je souhaitais devenir. Je savais simplement que le costume gris et la cravate n’étaient pas ce que j’avais envie de porter au quotidien.

Je pensais que j’aurais une famille. Je voulais un mari et des enfants. Et je me voyais vivre dans une maison avec une grande véranda. Des choses inconcevables à l’époque.

Mais les temps ont changé. Et nous pouvons nous marier et avoir des enfants.

À 43 ans, j’ai l’impression que je me suis laissé guider par la vie, les hasards et les coïncidences. Par les incidents aussi.

J’ai toujours l’impression d’attendre que les choses m’arrivent. Sans jamais essayer d’interférer dans le cours de mon histoire. Comme si elle s’écrivait au fur et à mesure par une autre personne et que j’acceptais ce qui se présentait.

Mais je suis serein. Ce que je sais. C’est que je suis en accord avec moi.
Et c’est l’avantage de la quarantaine.

Le Garçon aux Pieds Nus

Vivre entouré de plantes.

Chaque dimanche. Lorsque l’on déjeune. Assis à cette table. Entourés des plantes. Je les regarde comme s’il s’agissait de mes enfants.

Toutes regroupées devant les deux fenêtres les plus lumineuses de l’appart. Comme une jungle.

Je ne sais pas si l’on peut dire que j’ai la main verte. En réalité, je les laisse vivre. Je les laisse tranquille. Et je n’ai pas l’impression de faire grand chose.

Benjamin, le petit ficus benjamina acheté chez Ikea n’avait pas duré bien longtemps à l’époque. Je pensais alors que jamais je ne réussirai à m’entourer de plantes.

C’était il y a vingt ans.

Depuis, elles sont une vingtaine. Chacune avec son histoire. Certaines sont de véritables monstroplantes. L’une d’elles fait plus de deux mètres et heurtera bientôt le plafond.

Je crois que si je le pouvais, je meublerai une pièce juste avec des plantes. Et rien d’autre.

Mon rêve. C’est de vivre dans une maison, entouré de plantes.

Le Garçon aux Pieds Nus

L’étoile filante.

Ce n’est pas la première fois que je lui dis qu’il s’agit d’un groupe d’amis que je n’ai pas vu depuis longtemps. Et ce matin, je m’en suis rendu du compte.

C’est en voulant lui expliquer le contexte que j’ai compris qu’il s’agissait de mon mode de fonctionnement.

Je disparais.

Plus ou moins discrètement.
Plus ou moins brutalement.
Plus ou moins longtemps.

Et quand nous nous retrouvons. Parce que nous nous retrouvons presque tout le temps. Je découvre ce que je représentais pour eux. Ma valeur.

Et je me demande alors. Pourquoi ne m’avaient-ils rien dit ?

J’ai toujours eu mille excuses. Ceux-là n’avaient pas été là pour moi quand j’avais eu besoin d’eux. Ces autres m’avaient fait me sentir seul, même entouré. Pour ce groupe, je n’arrivais plus à faire fusionner nos timelines. Et eux, m’avaient donné l’impression d’être la pièce rapportée… de ma pièce rapportée.

Tout tournait toujours autour de moi. De mon ressenti. De ma compréhension de la situation. Ce n’était évidemment pas juste pour les autres. Mais c’était toujours ma seule solution.

Je romps. Je disparais. Je change même de nom. Et je pars à la recherche d’autres personnes avec qui tout recommencer.

Est-ce que Bradshaw avait raison ? Le jour où il m’a écrit que mes attentes étaient irréalistes et que ma conception de l’amitié était erronée.

Disparaître. Mon premier réflexe.

J’ai ressenti tout cela à nouveau récemment. L’envie de couper les ponts. Une année. Et de revenir. Différent. Parce que la situation à laquelle je faisais face impliquait que je revienne plus fort.

Mais je ne disparais jamais une année seulement. Je le sais. Et je sais aussi que le destin nous replace toujours sur le même chemin.

Mais nous sommes alors toujours dix ans plus tard. Et nos vies ont avancé. Et je ne peux pas tout réparer.

Souvent, je suis accueilli à bras ouvert. Et parfois, je ne suis plus le bienvenu.

Tu m’as brisé le coeur, m’avait-il dit, à mon retour quatre ans plus tard.

Lorsque j’étais Czech-Boy, j’avais écrit un billet dans lequel je me comparais à une étoile filante lancée à vive allure. Incapable de se poser. Toujours en mouvement. Et dix-sept ans plus tard, je me rends compte que je n’ai pas changé.

C’est et cela a toujours été mon seul moyen de me préserver.

Le Garçon aux Pieds Nus

Est-ce que tu me dirais “oui” à nouveau ?

Après avoir découvert que cela faisait presque 16 ans que j’étais avec Kévin Bacon, l’un de mes collègues m’a demandé.

Est-ce qu’aujourd’hui, tu lui redirais “oui” ? Est-ce que si vous vous rencontriez aujourd’hui, vous seriez ensemble ?

J’ai répondu “Encore plus”. Je crois que si je le croisais, je me retournerais mille fois dans la rue pour le regarder. Je n’imagine pas un endroit où nous ne sommes pas ensemble. Ni même une époque.

Mon collègue m’a alors demandé. Et Lui ? Qu’est-ce qu’il répondrait ?

J’ai souri et pensé à sa réponse. J’ai visualisé un bus, dans lequel auraient pris place Vieillesse, Poids et Calvitie. Me percutant à vive allure.

Et j’ai dit.

Non.

Le Garçon aux Pieds Nus

Résolutions.

Dans ma liste de résolutions pour la nouvelle année…

  1. arrêter de compter les marches
  2. réduire mon temps d’écran sur mon téléphone
  3. bloguer plus régulièrement

Il me sera difficile, voire quasi impossible, de limiter certains de mes “rituels”. Décomposer des mots lorsque je monte les marches, quand je ne les compte pas, par exemple, me semble un projet ambitieux pour cette année.

Mon désamour des réseaux sociaux, ma haine du scrolling et ma volonté de récupérer du temps pour moi m’ont permis de réduire mon temps d’écran. Je n’étais pas bien haut si j’en crois les compteurs de mes collègues ou amis. Mais c’était déjà trop pour moi. 3h40 en moyenne par semaine les yeux sur mon téléphone, c’est plus que ce que j’accepte de donner pour du vent en 2025.

Depuis plusieurs années maintenant, j’observe l’évolution morbide des réseaux sociaux et leur impact négatif sur les gens. Les uns y laissant leur santé mentale, les autres perdant leur humanité et bienveillance derrière leurs écrans. Je ne veux plus en faire partie.

J’ai fini par complètement quitter Twitter une année après l’avoir mis en veille. Et j’ignore encore ce que je compte faire de Meta. Je me suis remis à bloguer de mon côté. Sans audience ni regards. Juste pour moi dans un premier temps.

Et je souhaite le faire davantage cette année. Les bulles que sont les réseaux sociaux explosent et s’effondrent. Et j’espère que les blogs redeviendront une source d’expression personnelle et des espaces de bienveillance.

Enfin. Grande absente de mes résolutions. Exprimer mes sentiments et accepter d’être vulnérable. Je ne peux rien promettre, mais je m’y emploie.

Le Garçon aux Pieds Nus

Quelques jours loin du monde.

C’est agréable. Ces grandes villes qui n’en sont pas. Cette architecture qui dépayse. Ces panneaux de signalisation dans une langue inconnue. Ce vent frais. Ces larges rues qui nous sont étrangères. Déambuler sans savoir où l’on va ni même si l’on réussira à retrouver son chemin. Ces petites terrasses de café, ces pavés et ces noms de magasins que l’on ignore. Ces petits étals de fleurs à chaque coin de rue. Cette foule qui ne se marche pas dessus. Ces beaux garçons blonds sur leurs vélos.

Être incognito. Vivre à l’hôtel quelques jours. Boire du soda local. Être un peu en dehors du temps. Loin des agitations. Des guerres et des conflits. Des horreurs.

C’était agréable d’être loin du monde.